[CR] Gtco – 210 km sur la cote d’opale avec la confrérie

Putain mais quel voyage. Trois jours à 5 dans notre arrière pays. L’aventure pure, la confrérie, l’aventure dans un territoire très proche, la découverte de nouveaux angles de vue sur un monde que l’on croit connaître, la découverte des autres dans leurs efforts, dans leurs attentes, mais aussi dans leurs faiblesses et aussi dans leur forces.

Trois jours de communion, de respect de la souffrance de l’autre, d’admiration de la ténacité de l’autre, d’attente que l’autre aille mieux pour pouvoir poursuivre. Parfois c’est un échec quand l’un d’entre nous abandonne, mais personne ne s’apitoie, c’est la vie, la volonté d’aller jusqu’au bout de l’affaire l’emporte sur la solidarité. C’est une des limites de l’exercice, celle de se confronter à l’abandon. Faut-il accepter cet abandon ou au contraire le contrarier ? En confrérie je crois qu’on est ailleurs. La faiblesse passagère de l’autre n’ôte rien à sa valeur fondamentale. C’est juste que ce n’était pas son jour. Il faut parfois le reconnaître. Ceux qui continuent ne sont pas fiers du tout. Ils ont honte de poursuivre tandis que d’autres restent là. Cette honte d’abandonner un compagnon n’est rien en face de celle, plus fondamentale, de prendre du plaisir dans un lieu très particulier de ce monde. Un lieu ou d’autres rêvent d’Eldorado. L’Eldorado de l’Angleterre, à quelques kilomètres maintenant pour ceux qui en ont déjà franchi des milliers. Là pour eux et pour nous c’est juste l’Elnorpadcado, un territoire que beaucoup ne voudraient que traverser, dur et insensible, habitué aux guerres et aux invasions, ayant la nostalgie de la présence espagnole, la crainte de la puissance française, la phobie de l’occupation allemande. Quel paradoxe de prendre du plaisir dans un territoire dont l’actualité est si tragique.

L’idée de cette sortie, une trace que les grands guides avaient tentée une première fois, il y a une dizaine d’années, nous était venue en fin de soirée, c’était l’anniversaire de Gégé. Comme l’aventure n’avait pu être menée à son terme à l’époque, on n’osait pas trop la remettre sur la table. Mais l’idée a été bénie par les grands guides et la date vite trouvée. Pas de pub en dehors d’un très petit cercle. Ce sera une balade de 210 kilomètres pour happy few. Le mode bivouac est tout de suite retenu. Nous prévoyons un départ vendredi matin de La Panne et une arrivée au Crotoy qui nous permettra de rentrer à Lille dimanche soir en train. Nous allons dormir dans les dunes. On est déjà tout excités.

Nous n’étions que 5 au départ. Jidé aurait vraiment du en être mais d’autres préoccupations l’ont retenues et nous avons beaucoup pensé à lui et à son absence. Manu aussi a failli en être.

Lolo était là. Fort de ses exploits de l’année dont les fameux seniors du fleuve et ses 142 kilomètres entre Calais et Lille. Cette sortie avait été terrible avec un bivouac improvisé entre 2 couvertures de survie sur un terrain de sport en béton dans un gel à pierres fendre.

Domi, bien sûr était là aussi. Ses galons en confrérie sont énormes et nos aventures ensemble toujours géniales. Je repense en particulier aux 10 peaks the lake avec Ben et Simon. C’est pour Domi que je vais finir le prochain Tor des géants. Comme ça nous pourrons faire la PTL avec Manu en 2020 et c’est lui qui choisira le nom de l’équipe.

Seb, Seb foufou est le quatrième que je cite. C’est moi qui l’ai convaincu de venir. Il n’a jamais fait de très longs ultra mais je suis sûr que ça va lui plaire. Et je sais que tout le monde l’aime bien. Je crois que c’était un bon choix.

Jer, le grand guide, nous a fait l’immense honneur de se joindre à nous. Nous avons déjà parcouru bien des centaines de kilomètres ensemble mais je ne le connais pas très bien. Je sais que c’est un joyeux compère et je suis bien content d’avoir cette occasion d’approfondir ma connaissance.

Domi a tout bien organisé. On prend le train à Lille, on change à Courtrai et une fois encore. On retrouve Seb à la gare de La Panne. Après quelques bières en terrasse, devant un beau soleil couchant nous élisons domicile en haut d’une dune en plein centre ville. À quelques mètres du lieu du départ officiel, une statue monumentale du premier roi des Belges, chacun déploie son bivy bag dans le sable. Ça caille, il y a un petit vent. Certains dorment bien mais d’autres comme Lolo, pas du tout. On est debout plus tôt que prévu et à 5h30 le départ est donné.

Beaucoup de plages et un petit peu de dunes entre La Panne et Dunkerque.Dans les dunes le paysage est sublime, les onagres sont en fleur, elles se balancent dans la brise, c’est féerique. Seb m’apprend que ces fleurs se mangent. Elles sont délicieuses. Lolo me demande si je n’ai pas oublié mon immodium.

Les territoires connus défilent, l’illustre camping du Perroquet, Bray-Dunes, le sanatorium de Zuydcotte, la dune Dewulf, le blockhaus recouvert de miroirs de Leffrinckoucke. À Malo les Bains nous aurions bien aimé un bistrot ouvert pour notre petit café du matin. Malheureusement tout étaitt fermé, pas même une boulangerie ‘ouverte.

À Dunkerque on trouve une boulangerie, un café de marins, hyper dans son jus, les gars se moquent de nous avec une pièce collée par terre près de la porte. Le patron tremble, il a l’air en très mauvaise santé. Le café est bon, on repart dans Dunkerque.

J’adore ce moment, c’est une découverte, les usines, la pollution, les quais abandonnés, l’autoroute, les chemins de fer, le cagnard, la pétrochimie, les déchargements de matières pulvérulentes, l’ex Toisa Warrior qui va être converti en câblier. Le contournement de Gravelines nous prend un temps fou.

Seb a emporté un genre de soundblaster, il diffuse sa musique à fond sur les chemins, ça sature, ce n’est pas forcément agréable. Il danse parfois. On est tous heureux. Je me dis que la confrérie est toujours géniale. Elle permet à 50 ans de vivre ce qu’on fait normalement à l’adolescence. Une promenade dans les champs en écoutant de la musique. De purs moments de liberté. La confrérie permet de retrouver la part d’enfance qui sommeille en nous. Quelle chance j’ai d’avoir trouvé ce bazar.

On entre dans Gravelines, je n’y étais jamais passé, c’est une très jolie ville, le mobilier urbain est ultra design, on sent que la commune nage dans le pognon du nucléaire, Lolo dit que si elle pète, on a 15 minutes pour aller acheter des pastilles d’iode à la pharmacie, c’est réjouissant. Dans le port, il y a même un petit bateau qui fait la navette entre les 2 rives de l’embouchure de l’Aa. Nous, nous avons fait le détour, ne sachant pas que ce service serait disponible. Mais ce n’est pas mon point, ce qui m’a horrifié c’est de voir que ce joli petit bateau portait un logo EDF. Pourquoi ne pas mettre une tête de mort ? Les communicants n’ont aucune honte.

À Gravelines nous nous restaurons dans une friterie sur la place du marché. J’aurai du mal à digérer mon filet américain dans l’après midi. La très gracieuse silhouette de Coralie, la coiffeuse, nous procure un choc esthétique.

Juste après Grand-Fort-Philippe, nous entrons dans la réserve naturelle du Platier d’Oye. C’est merveilleux, une vaste étendue de fleurs bleues. Seb m’apprend que ce sont des lilas des mers (Statice commun). Après la balade j’en ai parlé à ma mère et elle m’a dit que c’était des fleurs immortelles qui faisaient de beaux bouquets secs. L’un de ces bouquets avait trôné pendant plus de 20 ans chez mon arrière grand mère, et cela avait beaucoup irrité ma grand mère, sa belle fille, qui détestait ce nid à poussière.

Le platier d’Oye est immense, nous passons par la plage, d’innombrables méduses échouées constellent le sable mouillé, Seb se baigne, au camping GCU d’Oyes Plages, un des lieux d’enfance de Lolo, certains prennent une douche tandis que je fais une micro sieste. Nous poursuivons ensuite vers Calais, nous y arrivons en fin d’après midi, et décidons, sur les conseils de Lolo je crois, qu’il faudra que nous nous restaurions à la sortie de la ville, à Blériot-Plage, car ensuite il n’y aura pas grand chose avant Wissant, de l’autre côté du Blanc Nez.

À Calais, nous rentrons dans l’actualité, nous longeons d’abord l’ancienne jungle, démantelée par François Hollande et ses sbires en 2016 et maintenant reconvertie en zone naturelle,. Nous franchissons le pont sur la rocade qui mène au terminal transmanche. Il y a des barbelés partout. Des sacs de couchage sur les barbelés nous indiquent que certains essaient encore de franchir ce mur de la honte, moquons nous de Trump en passant, nous ne valons pas mieux. Nous longeons ensuite le nouveau camp de migrants, dans la zone des Garennes. Nous croisons beaucoup de jeunes noirs entre ce camp et Calais. Ils sont presque tous sapés de fringues de marque, Lacoste, Nike, ils sont tout propres et cela nous étonne. Ce n’était pas l’image que nous nous en faisions. Nous ne savons qu’en penser.

À Blériot Plage, Seb, le gastronome, a repéré un restaurant de bonne tenue. Domi et Jer y arrivent les premiers et décrètent que nous n’y serons pas à l’aise, c’est trop chic, ces nappes blanches, nous poursuivons jusqu’à trouver une parfaite gargotte. Ils se moquent de nous avec une Stella quasiment imbuvable, un fond de fût disent-ils, le service est extrêmement lent, les omelettes commandées font peur tant elles sont cramées et minables. Nous avons peur de ressortir empoisonnés. Un perroquet en liberté dans le café et une décoration très chargée de bibelots authentiques sauvent l’expérience.

Nous avons perdu beaucoup de temps dans cette brasserie, un orage est annoncé pour 3 heures du matin, nous allons essayé, d’atteindre Wissant, ce qui nous permettrait dune part d’avoir fait 100 kilomètres le premier jour et d’autre part de peut-être trouver de quoi nous abriter pendant l’orage.

Lolo souffre, son sac est trop lourd et cela lui sape le moral, ses pieds lui font mal, nous décidons de continuer sans courir. Il est tard lorsque nous atteignons le Blanc Nez, Wissant nous semble encore loin, dans un chemin creux juste avant une grande antenne de télécommunication, nous décidons que nous pourrions dormir. Seb n’est pas trop heureux de ce choix mais il est minoritaire.

À 3 heures l’orage prévu nous tombe dessus. Les premières gouttes sont tout de suite des seaux d’eau. Nous sommes trempés en quelques secondes et en guerre plus de temps le campement est levé et nous reprenons la route. Je n’ai pas pris de veste Gore Tex, quel sot, j’ai peur que cela ne me coûte le titre de Flibustier du Grand Nord, remis par la confrérie à ceux qui auront été jusqu’au bout. Heureusement Domi me prête un tout petit coupe-vent qui ne me protège pas beaucoup mais c’est mieux que rien. Sur la plage on se réfugie quelques moments dans un blockhaus éventré, on réveille aussi un campeur. On arrive à Wissant dans la nuit, il y a des éclairs terribles mais pas trop de tonnerre, l’orage doit être assez loin. Arrivé au Gris Nez, Lolo décide d’arrêter. Il va finir tranquillement, à son rythme, jusqu’à Boulogne. Des crevasses sont apparues dans ses pieds, ses pieds n’ont pas séché la nuit dans son bivy bag non respirant. Il a peur qu’en restant avec nous il ne nous empêche de finir dans les temps. Je n’assiste pas en direct à cette scène, je devais être moi aussi un à l’arrière. En tout cas on accepte, je ne crois pas qu’on insiste beaucoup et on repart. On se met à trottiner tout doucement. On arrive à Audresselle pour le petit déjeuner et qui voit-on arriver là bientôt : notre Lolo national. Lui n’a pas couru mais en fait notre rythme de course n’est pas bien supérieur à son rythme de randonnée.

A Ambleuteuse, nous franchissons la Slack à gué, je crois que c’est là que je choppe un staphylocoque ou autre saloperie dans ma cheville. A Wimereux nous avons de la chance, la mer est basse et nous n’avons pas de difficultés pour atteindre Boulogne bien avant midi. On y fait une pause pour boire une bière à la santé de la première tentative de la confrérie qui s’était arrêtée là. La sortie de Boulogne par Outreau est sans grand intérêt, on est pressé car on pense déjeuner à Equihen-Plage. On passe par une plaine, c’est assez long, et finalement on tombe sur une très très bonne adresse, c’est Le Bouquet à Equihen-Plage. C’est une chouïa chic d’apparence mais on nous trouve une place en terrasse avec vue sur la mer, une mer opale aux couleurs sublimes. La patronne est aussi extrêmement sympathique, pleine d’humour. On passe un très bon moment dans son restau.

Je ne me souviens plus très bien du passage d’Hardelot, le fait de rester sur la plage rend l’affaire assez monotone, nous courons beaucoup. Arrivés dans l’embouchure de la Canche, cela devient très long. J’ai très mal dans la cheville, du coté du releveur. Je crois que c’est parce que j’ai lassé trop serré mes chaussures à Boulogne. On met un temps fou pour arriver à Etaples en fin d’après midi. Je dis que sans anti inflammatoire et autres trucs pour la douleur je ne vais jamais y arriver. Je ne sais plus quelle heure il est mais les pharmacies vont bientôt fermer. Seb en prévient une qu’on arrive et Domi part en courant à la recherche de médocs pour moi. Je crois qu’à une minute près mon titre de Flibustier était en jeu. Ces médocs me font du bien, c’est sans doute en partie psychosomatique, je serre les dents jusqu’à la nuit en espérant que ça ira mieux le lendemain.

On ne traîne pas au Touquet. J’ai un mal de chien dans la cheville. J’essaie de courir, parce que ça ne fait pas vraiment plus mal, dans l’idée d’abréger mes souffrances. Je me dis que je fais sûrement une connerie et je pense à Manu qui continue souvent tout en étant blessé.

On s’arrête pour manger à Stella-Plage. Les parents de Domi nous attendent pour un apero à 800m à l’intérieur des terres. Cela nous semble inhumain un si long détour. On laisse Domi y aller seul et on se boit une bière en terrasse en l’attendant. Après un repas dans la friterie du coin, on repart direction Berck. L’objectif est bien visible avec une grande roue toute illuminée. Elle ne se rapproche pas très vite et Jer et Domi bifurquent brutalement vers la dune. On est content de s’arrêter là. Il nous reste moins d’un marathon à faire le lendemain. L’affaire est bien engagée. On trouve un petit vallon apparemment bien abrité dans les dunes. On se couche là. On a du mal à sendormir, on n’est pas si abrité du vent que ça. J’oriente mon bivouac pour avoir les pieds vers le vent. Ça va mieux, j’arrive à dormir un peu. On n’est pas pressé, mini grasse mat prévue. On repart vers 7 heures. Seb lance Liane Foly sur son soundblaster. C’est à ma demande. Domi repère que les paroles sont très ambiguës.

Berck est vite atteinte et dépassée . On s’engage dans la baie d’Authie. C’est très très sauvage mais interminable. Après un long passage dans les dunes, au bord de l’eau on arrive dans une zone de huttes de chasseurs. Des champs de lilas des mers encore. On atteint un endroit perdu au bout du monde, ça s’appelle La Madelon, cela ne s’invente pas. C’est encore très long avant que l’on atteigne une grande route et que l’on franchisse l’Authie.

Seb voudrait que nous profitions d’être là pour faire un détour par un coin qu’il voudrait découvrir. Il voudrait aussi que nous fassions un détour par Fort-Mahon où ses parents ont une maison dans laquelle il a mis des bières au frais. Le consensus s’y oppose fortement. On en a ras le bol et on veut en finir avec le minimum de détours. On fait bien de ne pas jardiner, la fin est épouvantable, heureusement un camping de restaurant nous accueille sur ce dernier tronçon. Encore un grand moment de poésie confrérisienne.

J’ai très mal mais j’arrive à courir sur le dernier kilomètre pour finir dignement cette merveille confrérie au pied d’une statue de Jeanne d’Arc.

On a de la chance on trouve un café où ils servent la Paix Dieu en 50. Lolo, prévenu de notre victoire, nous paye son coup à distance, Seb prend une glace au caramel.

Les opales de Lolo

Lolo

Merci Lolo pour ces trophées et surtout pour ton montage vidéo mémorable que l’on peut retrouver là-bas.

Appendice sur le matos.

  • C’était ma première sortie avec les Brooks Cascadia 14. Elles sont merveilleuses, les pivots sont partis et avec eux les douleurs au niveau des métatarses. Le mesh n’a pas bougé. L’avant pied, un peu plus large qu’avant est très agréable. Je suis ravi.
  • Le matelas Thermarest Z lite que j’ai pris bien que j’avais annoncé qu’un matelas c’était inutile dans le sable. D’abord c’est la classe sur un sac à dos. Ensuite ça protège du sable. Je recommande finalement.
  • Pour les bivvy bag sol. Le respirant est vraiment un must. Domi valide. Lolo a beaucoup transpiré dans son sac non respirant. Jer n’a pas eu de problème avec en plus un drap en fine polaire de Sea to Summit.

Un commentaire


  1. l’image de groupe du départ me fait penser à un tableau de Jérome Bosch. Le portement de croix. Génial

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