Les escauboutistes chassent le mammouth

Nous sommes des chasseurs cueilleurs, nous poursuivons un vieux mammouth, il est très endurant mais nous aussi et on sait qu’on va bien finir par l’avoir, nous sommes 6 escauboutistes, d’une tribu paléo depuis bien longtemps oubliée. Nos femmes sont restées dans les grottes, ce mammouth elles en rêvent aussi.

La chasse commence le soir, au pied de la statue d’un roi ménapien oublié, on est tout guillerets, cela faisait longtemps que nous n’avions pas chassé ensemble. Il y a même un nouveau, il s’y connaît en chasse mais découvre nos règles.

Il pleuvine, il est 2 heures du matin, une grotte dans la baie des phoques nous protège pour la nuit, les traces du mammouth sont bien visibles dans le sable, nous prenons le temps de dormir un peu.

Le lendemain, nous traversons une rivière dans la barque d’un nautonier ménapien anachronique, anachronique car les nautoniers n’existeront que dans 10.000 ans, en tout cas on est bien content. Un père et ses enfants nous demandent comment se passe la chasse dans la langue barbare des ménapiens, nous leur faisons croire que c’est une course éreintante et repartons en courant tant qu’ils peuvent nous apercevoir.

Nous longeons la cote et de temps en temps les traces du mammouth nous entraînent dans des marais insalubres, des ménapiens s’amusent sur des planches de bois dans les vagues, quelle drôle de tribu.

Ces ménapiens sont bizarres ils ont construit des falaises mortes le long de leur petite côte, c’est très oppressant, nous sommes contents de leur dire au revoir.

Lolo avait envie d’en rester là mais l’odeur du mammouth, quelques incantations et moult philtres magiques lui ont donné la force de continuer sans défaillir.

A la frontière entre les ménapiens et les escaubates nous perdons la trace, le paysage est merveilleux, on se croirait sur la planète mars, soleil couchant, dunes désertes, rien à perte de vue.

Avoir perdu la trace nous énerve, nous paniquons un peu, nous remontons la rivière qui passe là à la recherche d’un gué, nous renonçons après avoir traversé une vasière, de la gadoue bien au dessus des mollets, nous tentons par l’aval, en comptant sur l’élargissement de la rivière à son embouchure, échec encore, ce n’est pas mieux, finalement nous traversons à l’endroit le plus court, de l’eau jusqu’à la ceinture mais personne n’est emporté par le courant. On est bien.

Des escaubates nous accueillent, ils nous attendaient tout en abusant de breuvages fermentés. Leur dialecte nous est étranger, nous ne nous attardons pas. Nous avons retrouvé la trace, allumons nos torches et nous enfonçons dans la nuit. On aime ça.

Un bivouac serait le bienvenu, nous faisons un conciliabule. Il se pourrait qu’il y ait un coin propice dans quelques kilomètres, on continue.

On dit que ce sont les grecs qui ont inventé la démocratie, c’est faux, c’est nous les inventeurs, 10. 000 ans avant eux. Quand on a un choix à faire on le soumet au vote sauf si le consensus est évident. L’heure et le lieu du bivouac sont parfois des occasions de profiter de cette belle invention. Mais c’est bizarre, nous en avons de moins en moins besoin, sans doute une affaire d’expérience après toutes ces traques et tout ces votes foireux qui ont abouti à des mauvais sommeils. Bon, quand un coin est bon et qu’il est temps de faire une pause, pas besoin de vote, là l’herbe est grasse, il ne pleut pas, on est abrité du vent, c’est parfait.

Je dors très très peu, je fais mon Lolo le guetteur. je suis stressé par le temps, il faut absolument qu’on en ait fini avec ce mammouth avant lundi matin, j’ai un rendez-vous avec un grand chamane au bout du monde lundi soir et il faudra enchaîner les traques. Ce qui m’embête c’est que j’ai peur que ce soit trop long, que mes compagnons fassent durer le plaisir, j’hésite à partir en éclaireur mais Manu, ce vieux briscard me décourage de partir seul, il pense qu’on va y arriver tranquillement, peut-être que ce ne sera nécessaire que sur les derniers kilomètres. Ça m’apaise, on continue ensemble et c’est tant mieux.

Au matin on croise plein d’escaubates montés sur d’étranges montures silencieuses. Ils sont unanimes à nous crier un mot bizarre, un truc comme morgen. On essaie de leur répondre avec le même mot, ils ont l’air de trouver ça normal, on réitère. On s’amuse à compliquer, quand il y en a un qui approche, on se met à siffloter un petit air pour se synchroniser et essayer de crier morgen tous en même temps. On doit être fatigué, on n’y arrive pas vraiment bien, il y en a toujours qui ont la tête ailleurs. Bon, ça nous occupe un moment puis on passe à autre chose.

Les escaubates ont peur de l’eau, ils ont bâti un long mur de terre le long du fleuve, nous le longeons, c’est très roboratif, les escaubates ont eu l’idée de disposer des bornes tous les 100 mètres, nous ne courons pas beaucoup mais Lolo a la bonne idée de courir 2 bornes et de marcher 1 borne, c’est super, ça donne du rythme, on avance bien.

Il se met à faire très chaud, Domi réclame une pause, Manu veut qu’on trouve d’abord de l’ombre, ce sont deux bonnes idées, on s’écarte un poil de la trace, le mammouth peut attendre, on trouve notre bonheur sous un gros arbre, on est bien, on se repose dans la fraîcheur relative. On repart.

Très peu de temps après le temps change, de gros nuages noirs s’accumulent devant nous, Manu voit des tourbillons dans le ciel, ça craint, on continue, on passe près d’un totem, on a peur qu’il n’attire la foudre, on ne traîne pas. Tout d’un coup ça se déchaîne, vent violent, grosses gouttes, on enfile vite nos peaux étanchéifiées à la graisse de ptérodactyle et on poursuit. L’esprit du vent fait un conciliabule avec celui de la pluie, nous sommes animistes, il y a des esprits partout, on a de la chance, ils nous font une belle démonstration de présence, quelle chance que notre traque soit bénie ainsi, les esprits s’accordent pour nous faire des souvenirs. Manu repère une cabane d’escaubate dans une pâture. On s’y rend pour s’abriter le temps que l’orage passe. Seb part saluer l’habitante, elle nous ouvre sa porte, elle parle le saxon, on arrive à se comprendre, elle nous sèche, nous offre un breuvage chaud, des petits gâteaux à la cannelle, on est bichonné, l’orage passe, on fait nos adieux à notre charmante hôtesse et on repart.

La nuit arrive vite, Lolo souffre beaucoup, Jer et Manu lui soignent ses pieds, on continue de suivre la trace, on ne bivouaque pas, on ne cause plus, personne ne déconne plus, je suis ravi, on va y arriver avant l’aube, youpee, partis à 6 et arrivés à 6, c’est merveilleux.

Il nous reste une épreuve, à Doel il y a un village abandonné plein de peintures rupestres, j’en rêve depuis que je sais que ça existe, il n’y a un détour que de quelques kilomètres, on est plusieurs à en avoir envie mais je ne sais plus bien pourquoi, on décide de passer notre tour, dans 10.000 ans ça sera encore là, on a le temps d’y retourner, en plus le mammouth est en vue, il fume, ses yeux brillent d’une mauvaise lumière rouge, on les voit par intermittence quand il se retourne pour voir qui le poursuit.

Il sait qu’il est foutu mais c’est dur pour nous aussi, plus on est prêt du but, plus c’est dur, comme si on n’avait pas envie que la traque s’arrête déjà.

A l’aube c’est l’hallali, une corne de brume nous indique que la chasse touche à sa fin.
On regagne le bord de l’eau, la bête est foutue, on charge avec nos pics. Je vous épargne la fin, le sang, les larmes, le râle final. La mort est triste.

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