[CR] The Spine Challenger 2017 – 180 kilomètres de misère et de bonheur

depart The Spine Challenger

Sur la ligne de départ je suis très peu confiant sur ma capacité de finir la course même si je me sens beaucoup mieux préparé que lors de ma précédente tentative, un an auparavant. Cette précédente tentative avait lamentablement échouée au bout d’environ 35 kilomètres à cause d’une blessure à la malléole que j’avais déjà avant de partir.

Cette année ma malléole m’avait de nouveau chatouillé quelques jours avant le départ mais Ben m’avait suggéré que ça pouvait bien être psychosomatique. En tout cas pendant tout le début de la course, grosso modo jusqu’à mon point d’abandon de l’année d’avant, j’étais aux aguets. Je cherchais à savoir si mon corps m’envoyait des signaux de faiblesse. Éventuellement, j’avais prévu de croquer un anti inflammatoire en cas de douleur et ces médocs se trouvaient à porté de main dans mon sac ventral. Sur cette période j’ai eu pas mal de petits signaux d’alerte dont en particulier une douleur sous les métatarse du pieds droit mais rien qui ne m’oblige à avaler de l’ibuprofène.

Première journée jusqu’au CP de Hebden Bridge.

Sur Kinder Scout, la première montagne de la course (environ 620 mètres d’altitude) on est dans la neige jusqu’au genoux et il neige aussi. Il y a aussi un peu de vent et c’est « goggles time » : tout le monde sort des masques de ski car tout le monde est content de pouvoir se servir de son matériel obligatoire.

Jacob's Ladder

Je suis tellement content que j’oublie d’enlever ce masque alors que la neige a cessé de tomber. Un anglais se moque de moi et il en parle même dans son compte rendu.

Je ne me souviens pas précisément de Devil’s Dike et de Bleaklow Head mais je reconnais au passage Torside Reservoir. Après Torside le paysage est majestueux mais cette année il y a plus de brouillard et je ne retrouve pas le paysage que j’avais admiré en 2016.

Au niveau de Black Hill je me paume et je tombe sur une collection de petits drapeaux rouges plantés dans la neige. Candidement je me met à suivre ces signaux du destin et je rencontre un couple qui a l’air d’y être pour quelque chose. Je leur demande si ça mène à la Pennine Way et il me disent que oui. Du coup je passe du statut de paumé à celui de guidé et c’est bien agréable.

Sur l’A62 à Wessenden je retrouve ma copine Caroline avec qui j’avais bien sympathisé l’an passé après mon DNF (Did Not Finished) mais surtout j’atteins le point de mon abandon de l’an passé. Je suis extrêmement heureux de me dire que cette année s’annonce bien différente de l’année précédente. A mon point d’abandon de l’an passé je me retrouve en hyper pleine forme, « I may broke The Spine ».

Après le réservoir de Wessenden je cafouille un peu et je sors pour la première fois mon GPS, il m’informe que j’aurai du tourner à gauche avant. Je fais machine arrière et tombe sur un gars que je venais de doubler qui me dite qu’il faudra prendre à gauche dans le tournant qui arrive et qu’il y aura un panneau indicateur pour nous le rappeler. Ce gars m’impressionne, on discute un peu et il m’apprend qu’il est de Manchester et qu’il a fait plein de reconnaissance du parcours avant.

Il va moins vite que moi et comme le chemin est évident à ce moment je le dépasse et continue seul. Au point de contrôle suivant je bois un café et mange un petit pâté en croûte offert par un gars du Mountain Rescue. Un gars mange un repas lyophilisé et me propose que l’on reparte ensemble. L’idée me convient, il me dit qu’il est néerlandais et je n’arrive pas à comprendre son prénom. D’après les résultats je crois que c’est Wijnand. On est sur du plat, je lui demande si ça ne le dérange pas si je cours et il est d’accord. On cours dans la neige tassé, on avance bien.

Je suis content de découvrir le food truck de la M62 dont Manu m’avait parlé et qui apparaît dans tous les compte rendus que j’ai lu. J’y ingurgite une soupe de légume et un pain avec un œuf sur le plat et du bacon frit. Wijnand ne commande rien car il a déjà mangé.

Au White Pub on ne s’arrête pas. Dommage, ce sera pour une prochaine fois…

Au niveau de Stoodley Pike on jardine un peu. Wijnand m’impressionne, il utilise sa carte et repère un plan d’eau pas normal qui lui indique qu’on a quitté la Pennine Way. On retrouve notre chemin et pas très longtemps après on arrive au Check Point de Hebden Bridges (CP1). La descente abominable dont Manu m’a beaucoup parlé et où certains se sont cassé des os ne me semble pas si terrible.

Wijnand a prévu de dormir à Hebden Bridge et je le suis même si mon idée aurait pu être de ne pas m’attarder là et de repartir sans y avoir dormi.

Je suis extrêmement surpris de tomber sur Manu au check point. Il n’est arrivé qu’avec environ une heure d’avance sur moi à ce CP. J’avais imaginé qu’une arrivée à minuit impliquait une vitesse moyenne de 5 kilomètres par heure et lorsqu’on est arrivé on était plutôt aux alentours de 4,8 kilomètres par heure. Quand même pas énorme pour un début de course mais c’est bien car ça me donne une référence pour l’année prochaine et sur ce segment Manu n’aura pas été beaucoup plus rapide que moi.

Après avoir bien récupéré à Hebden Bridge on part à 4h00 avec mon batave. J’ai une super pêche. Je me sent bien reposé.

Il a failli partir sans moi car on s’était synchronisé sur l’heure mais lui n’était pas à l’heure anglaise.

Après Hebden on jardine un peu. Je sors mon GPS mais je n’arrive pas à m’en servir. Ce qu’il indique ne correspond à rien. Je sens que ça contrarie un peu mon collègue.

J’arrive à trouver le problème avec le GPS. Quand j’ai chargé la trace pour la deuxième partie de la course, j’étais à l’intérieur du check point et il s’est mis en mode démo. Je reboote le bazar et nous voilà sauvé avec quand même quelques centaines de mètres de fait dans une mauvaise direction.

Il fait encore nuit on avance pas mal jusqu’à ce qu’on tombe sur des dalles verglacées. C’est un terrain où je perds énormément de temps. J’essaie de coller à Wijnand mais c’est pénible et comme on court à 3 à ce moment là ils sont 2 devants et ils ne font pas mine de m’attendre. Je décide d’abandonner cette collaboration qui aura quand même duré sans doute plus de 12 heures sans beaucoup d’états d’âme.

Après cette séparation je médite et je me rends compte que ça me va très bien d’être tout seul. À 2 j’essaie trop de ne pas perdre de temps et du coup je ne m’alimente pas assez. Souvent j’ai envie de pisser mais je me retiens le plus longtemps possible. C’est très difficile de courir longtemps à 2. Avec Manu d’ailleurs on n’y arrive pas bien et des expériences comme les derniers 10 Peaks The Lake courus à 4 en 24 heures en mode confrérie tiennent un peu du miracle.

Au moins, tout seul j’ai plus l’impression de faire MA course et en plus ça pose de nouveaux problèmes intéressants comme celui d’avoir à apprendre sur le tas à me servir d’un GPS. Cela fait bizarrement partie des découvertes importantes que j’aurais fait pendant cette course.

Le commencement de la fin.

Au départ de Hebden Bridge je me suis retrouvé par hasard avec la montre sous ma manche et je me suis dit que j’allais courir sans la potentiellement décourageante information du temps, de la distance parcourue et surtout de ma vitesse résultante. Je pense à Simon qui fait souvent la même chose.

J’ai tenu jusqu’aux alentours de midi et avec l’impression de ne pas avoir chômé pendant les 8 dernières heures je m’étais dit qu’à la modeste vitesse de 4 kilomètres par heure je devrais être pas loin d’être à mi chemin de mon objectif du moment qui était d’atteindre le CP 1.5.

Là gros coup de tonnerre, mes calculs m’indiquent un truc du genre même pas 20 kilomètres en 8h. L’horreur, ça veut juste dire que ça va pas être possible de finir dans les 60 heures imparties.

Je fais plein de calcul foireux du genre si j’ai fait 16 kilomètres en 8 heures je fais du 2 kilomètres par heure et il me reste aux alentours de 80 kilomètres à faire cela va me prendre 40 alors qu’il ne me reste plus qu’environ 30 heures avant la fin de la course.

Je continue quand même, je me dit que plus j’irai loin plus mon honneur sera sauf. J’oublie de me dire aussi qu’en ultra quand on va très mal il y aura bien plus tard un moment où ça ira mieux.

Ce moment est horrible. Je suis dans la course, je n’ai mal nulle part, je n’arrête pas mais je n’ai pas d’énergie, je n’avance pas. En fait je fais le malin, je m’engage pour des courses terribles mais je suis incapable de les finir. Je suis un guignol, que va-t-il rester de moi si je ne peux plus faire d’ultra ? Plusieurs fois on longe des torrents tumultueux et je me dis que je pourrais facilement régler ce problème en tombant dedans.

Je ne comprends pas ce qui se passe. Je fais de mon mieux, je suis en pleine forme mais je n’avance pas.

Un autre truc qui me tracasse est que si je finis à 20 heures lundi soir on va être obligé de reporter notre vol retour et ça m’embête beaucoup de causer des problèmes aux autres.

Aux alentours du centième kilomètre il y avait une équipe Mountain Rescue qui servait du café. J’y fait une petite pose et je discute avec 2 autres coureurs. Ils me confirment qu’ils ont aussi 100 kilomètres à leur montre. Une erreur d’instrument est donc exclue. Il y a la aussi un gars de l’organisation qui dit que si on quitte le CP 1.5 à la barrière horaire, il est quasiment impossible de finir dans les temps.

Tout cela n’est pas bon. Il y a un problème mais je ne trouve pas la solution.

Je suis désespéré.

Vers 13h je m’arrête a Lothersdale dans le fameux pub Hares & Hounds recouvert de plastique pour accueillir les Spiners.

À 13h26 j’envoie ce SMS à mes argonautes :

Hier soir arrivée à 24h. Dormi 2h. Reparti à 4h. Dalle gelées. Progression très ralentie. Je vais bien mais je me demande si je ne suis pas trop lent pour finir.

Heureusement j’ai un collègue qui me dit que je progresse bien et que la fin est en vue. Je ne le crois pas mais ça entretien mon idée de tenir le plus longtemps possible.

Après l’arrêt dans le pub j’ai retrouvé un bon niveau d’énergie mais je continue sans espoir de finir dans les temps.

Je ne m’arrête pas à Gargrave et je suis très surpris d’y trouver un panneau indiquant Malham à 5 ou 8 miles. Cela veut dire que mon collègue a raison, tout espoir n’est pas perdu. La certitude de ne pas pouvoir finir commence à avoir du plomb dans l’aile.

La section entre Gargrave et Malham est éprouvante. On longe une rivière en traversant des pâtures, il y a plein de petit ponts sans garde fous qui traversent des petits torrents. Le sol est détrempé, c’est très monotone et je n’avance pas.

Je m’arrête 2 minutes pour envoyer ce SMS à 20h11 :

J’en peut plus. Pas de tonus. Mal nulle part. Je pense que je n’aurais pas assez de temps si je ne trouve pas rapidement un second souffle.

 

The Spine High : tout devient possible

J’arrive à Malham assez étonné parce que je croyais vraiment que je n’allais jamais y arriver. Il y a un pub ouvert aux Spiners là et la première question que je pose aux collègues attablés c’est : « c’est encore loin Malham Tarn ? » et j’obtiens une première réponse « 1 kilomètres » que je ne croit pas tandis que d’autres annoncent 5 kilomètres. Je sors exceptionnellement la carte pour vérifier et c’est bien vrai.

SMS envoyé à ce moment là :

En fait c’est peut être encore un coup de ma montre.
Je suis encore dans un pub et des gars m’ont dit que le CP1.5 Malham Tarn est à 5km.
Merci pour tous vos messages. Je retrouve un peu d’espoir.
Je la veux cette course.
Saucisse et kale plus coca. Super.

Mes calculs me donnait encore des dizaines de kilomètres avant le fameux CP1.5 de Malham Tarn. Je suis estomaqué, j’ai encore une chance de finir la course. Je suis tellement content que je ne me souviens plus de ce que j’ai mangé. Mes nouveaux calculs me donnent environ 24 heures pour finir les 40/50 derniers kilomètres. C’est l’euphorie, toutes mes incertitudes s’envolent, j’entre dans une période de grande certitude, je suis sur que je vais finir et cette certitude va m’accompagner pendant les 20 heures qui vont suivre. C’est déjà « The Spine high » quand l’exploit rend heureux.

Pourtant, juste après Malham, il y a une grotte à contourner dont Manu m’avait déjà pas mal parlé. Je ne vois pas cette grotte mais je pense bien à lui. En haut il faut traverser un drôle de chaos rocheux, Malham Cove. C’est du calcaire très glissant et j’en prends la mesure après plusieurs quasi catastrophes dont moi et les bâtons réchappons miraculeusement. Je jardine pas mal dans ces rochers et même quand j’en suis sorti je met un bout de temps à trouver la gorge suivante à cause d’une « ligne rose » du GPS un peu décalée du chemin physique. C’est assez éprouvant nerveusement car je sent que je suis en train de gâcher de précieuses calories mais ma confiance reste grande.

Il y a ensuite de belles gorges, Ing Scar d’après la carte, qui finissent sur un mur infranchissable dans les environs de Comb Hill. Je tente par la droite de passer ce mur mais je me trouve sur une vire avec des arbres secs qui accrochent mon sac à dos. Il y a un problème, je ne suis plus très lucide déjà. Je redescend et tente par la gauche pour y trouver un bon chemin bien évident.

Ensuite c’est pas trop compliqué d’arriver au CP de Malham Tarn même si je jardine encore un peu au niveau de Tarn Foot.

Au CP1.5 je suis accueilli par un sympathique barbu qui mitraille. Il n’y a que 2 autres Challengers et rien à manger. On me dis que c’est possible de dormir sur place et ça m’étonne car j’ai lu des compte rendus de Spiners qui sont allés dormir dans une grange dans le coin. En tout cas je me dis que je ne suis pas si fatigué que ça, que si je veux avoir des grandes hallucinations il ne faut pas que je dorme et aussi que ne pas dormir va me permettre de découvrir ce que je vaut quand je suis au bout.

Depart Malham Tarn

Maintenant je sais ce que je vaut quand je ne dors pas. Je suis bien content de l’avoir appris mais ça aura failli m’empêcher d’aller jusqu’au bout de l’épreuve.

Après Malham Tarn je m’égare encore dans des pâtures au pied de Fountain Fell. Je traverse une cours de ferme. Ce n’est pas bon mais le pire est qu’alors que j’adore mettre les pieds dans les flaques d’eau, je me fais avoir par une flaque aussi profonde qu’une roue de tracteur. Je sens l’eau froide qui passe dans mes chaussettes en Gore-Tex. Cette bêtise va me coûter cher mais je me reconcentre sur ma progression.

Arrivé sur les pentes de Fountain Fell je perd le chemin et je me retrouve à progresser dans les hautes herbes. Ça ne m’inquiète pas, je me dis tout à fait bêtement que tant que je monte je suis dans la bonne direction.

Tout d’un coup je manque de tomber dans un gouffre. C’est une des grottes calcaire si particulière de la région (shake hole et pot hole sur la carte). Je contourne par la droite mais à ce moment la pente n’est pas évidente et je suis dans le brouillard. Je me dis que si je continue de faire comme ça le guignol dans la montagne je ne suis pas prêt d’arriver et que merde, j’ai quand même une course à finir moi.

La panique n’est pas loin mais je trouve assez de sang froid pour trouver une toute petite ligne pointillée sur mon GPS et pour me dire qu’il faut que j’atteigne ce chemin. C’est pas si facile, je dois franchir un ravin mais enfin j’y arrive et si on ne quitte pas le chemin, l’ascension de Fountain Fell ne présente pas de difficultés.

Au début de la descente, après avoir franchi un petit torrent je me retrouve dans un drôle d’endroit avec des pierres noires. Je n’arrive pas à trouver la suite, je rebrousse chemin et j’ai la chance de tomber sur le gars de Manchester qui m’avait déjà sauvé d’un mauvais pas. Je le suis donc et il y avait bien là un chemin évident descendant droit dans la pente. Je ne sais pas combien de temps j’ai failli perdre mais j’ai l’impression que je lui dois une fière chandelle.

Ensuite arrive une petite portion de bitume pendant laquelle je n’arrive pas à suivre le gars de Manchester. J’éteins ma frontale pour profiter de la nuit et voir si mon gars est toujours devant.

Après la descente commence la courte ascension de Pen-y-ghent. Ça ne s’engage pas trop bien pour moi car alors que je suis en train de suivre un bon chemin je m’endors en marchant et je me réveille en train de bâtonner dans l’herbe. J’essaie de me réveiller mais ce n’est pas facile du tout de se décréter « réveillé » quand on tombe littéralement de sommeil. J’avale un gel coup de fouet caféine pour essayer de me réveiller. Ça fonctionne un peu mais pas longtemps car quelques centaines de mètres plus loin, le long de Gavel Rigg je perd le chemin, jardine et retrouve le chemin, je suis la ligne rose de mon GPS mais c’est bizarre, au lieu de grimper je me retrouve à descendre et je me demande même si je ne suis pas déjà passé par là.

Tandis que j’essaie d’élucider ce mystère, je vois 2 frontales qui arrivent par le bas et ça me rassure, j’étais bien parti dans le mauvais sens. Les 2 gars qui arrivent sont très sympa mais aussi très athlétiques. Je les accroche jusqu’au sommet de Pen-y-ghent, je crois qu’ils ralentissent un petit peu pour me permettre de les suivre. L’ascension est très minérale puis on progresse sur des dalles pour atteindre le sommet. Les gars prennent le temps d’une photo devant la structure qui marque le sommet, comme des randonneurs du dimanche et repartent dans la descente. Je n’essaie même pas de les suivre.

Photo de Richard prise par Giles au sommet de PYG
Photo de Richard prise par Giles au sommet de PYG

 

 

D’après la carte, cette descente fait 5 ou 6 kilomètres mais je vais y passer des heures. Elle me semble interminable, je m’endors encore mais cette fois ci je n’ai plus de gel au café pour me réveiller. J’ai envie de m’asseoir sur le bas coté, de me pelotonner et de fermer les yeux un quart d’heure. Malheureusement les instructions de l’organisation sont claires dans ce cas, il faut les prévenir par un coup de fil si on est sur le point de faire une petite pose. Je n’ai pas du tout envie de les emmerder, alors je continue (tam tam tadam) mais ça ne va pas du tout. J’ai alors la riche idée de dormir debout sur mes bâtons en me disant que si je m’endors vraiment je vais me casser la gueule et ça va me réveiller et je vais faire d’une pierre 2 coups. Fausse idée géniale, je ne récupère pas, la descente s’éternise. Je dois être en dessous de 2 kilomètres par heure, sans relâcher mes efforts dans une descente pas technique du tout.

C’est le fond mais je ne perds jamais confiance. Tout pas fait est un pas qui me rapproche de l’arrivée et au moins j’ai appris un truc dans l’affaire : la privation de sommeil ne me réussit pas, c’est une expérience qu’il ne faut pas que je reproduise de manière aussi radicale.

Je ne vois pas le soleil se lever mais j’aperçois de la civilisation dans le lointain. C’est cool, quelque soit le temps que ça va me prendre d’y arriver. Dans un champ sur la droite il y a 2 lumières oranges vives avec 2 genres de bidons blancs, sans doute un ravito impromptu avec de l’eau. Je suis sur le point de dépasser cette étrange vision quand un gars dans la pâture me fait de grand signes. J’ai du rater un embranchement, je repars en arrière. Je stoppe après quelques centaines de mètres de remontée d’une forte pente quand je vois des collègues qui descendent de la montagne sans montrer la moindre intention de passer par ce champ. J’ai sans doute été victime d’une de ces hallucinations que j’étais parti chercher dans les montagnes anglaises. C’est bizarre, je croyais que les hallucinations étaient bienveillantes alors que là, me faire remonter une pente après plus de 48 heures de course je ne vois pas bien où est la bienveillance. Sauf que peut être 20 minutes de plus sur le chemin c’est quand même un peu 20 minutes de bonheur de plus sur la terre…

Quelques minutes (ou heures ?) plus tard, j’atteins le bistro du check point de Horton in Ribblesdale et je suis bien content.

Mike m’accueille, il me force à m’asseoir, me suggère de prendre un café et un bouillon de viande et légume assez reconstituant. Vu comment il exige que je reste assis j’en déduis que je ne dois pas avoir l’air bien. Pas trop étonnant vu ce qui vient de se passer pendant cette terrible nuit. Il me pose plein de questions  » as-tu mangé cette nuit ? » , « Te reste t-il des trucs à bouffer ? » , « As tu bu suffisamment ? »…. Je sens que quelque chose m’échappe et j’essaie de le rassurer du mieux que je peut, je ne voudrais pas être disqualifié pour épuisement et pour moi il n’est pas question d’arrêter à un peu plus de 20 kilomètres du but.

Mike était là pour accompagner un de ses potes qui faisait le Challenger. Beaucoup de coureurs sont « supportés » pendant la course. On s’occupe d’eux, ils peuvent voyager plus léger, faire des siestes dans des vans, manger des trucs chauds… On dit, et je le crois, que ça fait une énorme différence. Je suis bien content d’avoir réussi quand même.

A l’arrivée un gars qui m’avait vu à Horton m’a dit qu’il était très étonné de me voir finir cette course. Il était sur que je ne pourrais pas aller plus loin et que j’allais abandonner à Horton. C’est très bizarre pour moi car cette idée ne m’a pas une seconde effleuré l’esprit.

Le soupe et le café me dont du bien. Mike me suggère de dormir sur un banc et me propose de dormir au moins 1h30. Je négocie auprès de lui 1h00 et je règle le réveil de mon téléphone avant de plonger dans les bras de Morphée sur un banc de bois brut.

15 minutes plus tard je me réveille comme un diable qui sort de sa boite, j’ai peur de n’avoir pas entendu le réveil et je me prépare très rapidement pour reprendre la route et je quitte Horton si vite que j’en oublie les bâtons. C’est ballot et en plus c’est Manu qui me les a prêté. Je reviens en courant (et oui, en courant, c’est très bizarre, je devais être vraiment allumé) au check point pour récupérer mes bâtons pour repartir vers l’interminable montée de Cam End.

La dernière portion est interminable avec peut être la plus longue montée de la course. Je perds vite mon tonus et le final est un calvaire.

J’ai mal partout. Mes épaules sont en sang, je passe mes bâtons sous mon sac pour essayer d’alléger la charge mais ça ne fonctionne pas bien.

La descente finale est assez courte. Je la savoure et ne suis pas pressé du tout d’arriver.

Juste avant Hawes je crois que je suis arrivé et je quitte la chemin. Plein de gens qui surveillent mon arrivée sur leurs ordinateurs s’inquiètent je reçois des SMS et j’arrive quand même à traverser le bourg de Gayle pour arriver à Hawes.

Manu m’attend là et me filme. J’adore ce moment, je dis n’importe quoi mais c’est profond. Cela reflète bien mon état tant physique que mental.

Juste avant l’arrivée je tombe sur Mike qui me propose de sprinter jusqu’à l’arrivée. Sa proposition est géniale, j’arrive à me mettre à courir contre toute attente.

Une fois arrivé j’éclate en sanglots. Ça dure très très très longtemps. Je ne comprend pas bien ce qui se passe mais je sais que cette victoire sur moi même est un moment très important de ma vie. Manu me dit que j’ai du rencontrer quelque chose de très important pour moi pendant cette course. Je sais qu’il a raison mais 2 semaines plus tard, je ne sais pas encore ce que j’ai rencontré pendant cette épreuve sublime.

6 commentaires


  1. Peut être t’es tu rencontré…?
    Merci pour ce voyage…

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    1. Je continue de chercher ce que j’y ai trouvé. Narcisse est un concept auquel je pense beaucoup pour expliquer mon plaisir. Je ne m lasse pas de me revoir dans la vidéo de Manu.

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  2. magnifique CR, plein de lucidité!!! merci, je sais quelle course je ne ferai pas; l’idée m’a traversé l’esprit; je serai au Race to the stones 100; j’espère le Thames Path 100m en 2018. Bravo pour ta belle course; bien sportivement; Stéphane W

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